• Laurent Puech

Violence conjugale durant le confinement : l'augmentation introuvable... même par la MIPROF

Mis à jour : janv. 4

Le croisement des thèmes violence conjugale et confinement provoque t-il une cécité et de la perception et de l'analyse de la majorité des journalistes ? La présence d'une idée tellement installée comme évidence amène t-elle les journalistes à la relayer, même quand ils la savent peu ou pas fondée ?


Ou encore, plus court : et la déontologie dans tout ça ?


En se référant à la Charte d'éthique professionnelle des journalistes, il apparaît très clairement que sur le sujet "violences conjugales et confinement", les défaillances, qualifiées par la charte de "graves dérives professionnelles", sont nombreuses.


J'ai publié sur ce blog plusieurs textes (1) montrant que l'idée largement diffusée d'une "explosion" ou augmentation massive des violences conjugales durant la période du 1er confinement était sans fondement valide. Les éléments sur lesquelles elle reposait ne montrait jamais directement ni clairement ce qui pourtant était affirmé.


Que ma petite parole à impact fort limité n'ait pas été entendue va de soi. Mes écrits sont produits dans une "grotte", et ils sont lus et relayés par un nombre restreint de personnes.


Ce qui est intéressant, c'est lorsque des institutions dont les travaux et la parole portent ne sont pas beaucoup plus entendues que mon blog quand elles montrent la même chose que mes écrits. Ce fut le cas lorsque dans La note de l'Observatoire national de la délinquance et de la réponse pénale n°34 de mars 2019, Amandine SOURD décrivait une baisse de 28% du nombre de femmes tuées par leur conjoint.e entre 2012 et 2017. J'avais pour ma part publié une étude montrant cette tendance à la baisse le mois précédent.


Cette fois, c'est le cas avec le travail de la Mission Interministérielle pour la PROtection des Femmes contre les violences et la lutte contre la traite des êtres humains (MIPROF).


Une étude de la MIPROF...

Par lettre en date du 26 mars 2020, la secrétaire d’État chargée de l'égalité entre les hommes et les femmes et la lutte contre les discriminations, Marlène SCHIAPPA, demandait à la Mission interministérielle pour la protection des femmes contre les violences et la lutte contre la traite des êtres humains (MIPROF), de procéder à une évaluation des situations de violences conjugales en période de confinement et des mesures de protection déployées puis dans un deuxième temps, de faire des propositions d'amélioration en cas de nouvelles pandémies. La secrétaire d’État disait avoir la conviction que le confinement augmenterait les situations de violence conjugale mais mesurait la difficulté de la mesure du fait du manque de faits concrets. La MIPROF devait donc rassembler les indicateurs qui permettraient cette évaluation.

Le rapport de la MIPROF a été publié au mois de juillet 2020. Les données sur lesquelles la mission a travaillé sont :

  • celles issues des numéros d’écoute (3919 géré par la Fédération Nationale Solidarité Femmes, 11606 de France Victimes, 0 800 05 95 95 du Collectif Féministe Contre le Viol, Le 119 Service National d'Accueil Téléphonique de l'Enfance en Danger )

  • des dispositifs de signalement (La plateforme de signalement des violences sexuelles et sexistes - PVSS - de la police nationale et de la gendarmerie nationale; Le dispositif 114 pour les personnes sourdes et malentendantes; les points éphémères dans les centres commerciaux; )

  • Les homicides au sein des couples

  • Les interventions à domicile des services de police et gendarmerie

  • Les victimes de violences intra-familiales enregistrées (plainte, main-courante ou procès verbal de renseignement judiciaire) par les forces de l'ordre

  • Le traitement judiciaire des affaires de violences conjugales enregistré par les parquets

  • Le recours aux soins des femmes victimes en service d'urgence (données hospitalières)

  • Les examens en Unités médico-judiciaires (UMJ) des femmes victimes de violences au sein du couple

  • Les données issues de l’accompagnement des victimes par les associations (France Victimes, Fédération Nationale des Centres d’Information sur les droits des femmes et des familles, )

  • La ligne d’écoute destinée aux auteurs de violences 08 019 019 11 gérée par la Fédération nationale d’accompagnement des auteurs de violences conjugales (FNACAV).

Les activités en forte augmentation sont les appels téléphoniques aux différents numéros d'écoute (effets qu'ont généré entre autres les campagnes médiatiques et appels à la vigilance massivement présent lors du 1er confinement, du report d'une activité de soutien qui ne pouvait plus se tenir par des rencontres physiques, du report d'appel entre numéros d'appels, d'une augmentation des appels des entourages des personnes, d'un taux de décroché faible produisant une répétition des appels jusqu'à la prise en charge) et les appels à la gendarmerie et police nationale. A ce sujet, la MIPROF précise (page 58) que "Ces interventions plus nombreuses au domicile ne sauraient donc être un indice d’une augmentation des violences conjugales au cours du confinement. Cet indicateur interne de l’activité des forces de sûreté intérieure (FSI) ne présage pas de l'existence d'une infraction et d'une éventuelle plainte à venir. Il a d’ailleurs été souligné par le ministère de la Justice que ces interventions ne donnent majoritairement pas lieu à des suites pénales fautes d’éléments constitutifs d’une infraction au moment du déplacement sur les lieux." Il y a donc un écart important entre ce qui alerte (fondé sur des éléments avérés de danger ou de simples craintes pouvant s'avérer non-fondées) et ce qui est constaté sur place (mais certains constats peuvent s'avérer erronés eux-aussi).


Là où il y a baisse : moins de plainte ou main-courante, pas d'effet de report post-sortie de confinement, moins de consultations aux urgences, nettement moins d'homicides de femmes (et plus d'homicides d'hommes cf. ci-dessous).

 Inattendu et pas repris dans les médias ni les discours
Durant le confinement, soit 55 jours, 7 femmes ont été tuées par leur conjoint.e (seul le sexe de la victime est mentionné dans le rapport). Soit une femme tous les 8 jours contre 1 tous les 3 jours en moyenne ces dernières années. 
Dans le même temps, 6 hommes ont été tués par leur conjoint.e soit 1 tous les 9 jours alors que la moyenne ces dernières années a été de 1 tous les 14 jours.

La conclusion (page 40) s'ouvre par ce constat prudent : "Les données recueillies à ce jour et leur analyse laissent entrevoir que la crise sanitaire et le confinement qui s’en suit n’a pas eu un effet déclencheur, mais a été plutôt un révélateur des violences conjugales avec un effet aggravant dans certaines situations."

En clair : pas d'augmentation démontrable des violences durant la période de confinement (pas d'effet déclencheur) mais révélation accentuée de situations existantes (effet révélateur), ayant eu un effet aggravant dans un nombre restreint de situations ("certaines").


J'ajoute un point : le résultat de cette évaluation est d'autant plus à souligner qu'elle est produite par un organisme que l'on ne peut soupçonner de nier ou dénier la situation des femmes victimes de violence conjugale. Il est de plus signé par sa Secrétaire Générale Élisabeth MOIRON-BRAUD, laquelle affirmait dans Libération du 21 avril 2020 sur la base de données encore parcellaires à la hausse des violences conjugales.

Des résultats oubliés ou détournés de leur sens


Le communiqué de presse publié le 29 juillet 2020 par le Ministère chargé de l’Égalité entre les femmes et les hommes, de la Diversité et de l’Égalité des chances suite à la remise du rapport se concentre sur les réponses apportées aux situations de violence conjugale et leur pérennisation. On y élude la question de l'évaluation des violences durant le confinement, rappelant simplement "cette période inédite qui présentait, pour les femmes victimes de violences conjugales, un risque supplémentaire d’exposition." Rien sur le résultat de l'évaluation ni sur le fait que ce risque d'exposition supplémentaire au danger des violences n'a pas trouvé de confirmation par les travaux de la MIPROF.


J'ai déjà abordé (2) la difficulté à évoquer les nouvelles positives concernant la question des violences conjugales. Or, le fait que la situation ne montre pas l'explosion redoutée (et même annoncée) est une nouvelle positive. Trop pour être énoncée sans risquer de s'attirer les foudres ? Il devient alors étrange de souligner à quel point la mobilisation des tous les acteurs concernés a été positive sans donner l'un des points qui permet de le mesurer : la non-explosion, la non-augmentation, et peut-être même la baisse des situations de violence conjugale.


Du côté des médias, c'est peu dire que le rapport a fait un flop. Diffusé au cœur de l'été, il paraît probable qu'il a échappé au traitement de rédactions allégées du fait des congés. Cependant, pour des médias qui n'avaient cessé de relayer par leurs titres voire les contenus des articles l'idée de l'explosion des violences conjugales lors du premier confinement, il était souhaitable qu'ils soient attentifs à ce rapport. Ce ne fut manifestement pas le cas.


Par exemple, Libération annonce cette évaluation en publiant le 21 avril l'interview de la Secrétaire Générale de la MIPROF, mais aucune trace des résultats de cette évaluation depuis sa publication... Mieux encore, après l'annonce du deuxième confinement, Libération titre le 29 octobre 2020 "Avec le reconfinement, la crainte d'une recrudescence des violences conjugales" et évoque un "rebond constaté lors du premier confinement"...


Rien dans Libé, donc, ni dans Le Monde, ni Le Figaro sur ce rapport... Et une recherche sur Google donne rapidement la mesure de la très faible couverture donnée à cette évaluation.


Enfin, lorsque le rapport est évoqué, ce qui en est retenu est seulement les chiffres qui laissent penser à une "explosion". Ainsi, quand Le Parisien aborde le 30 juillet 2020 la remise de ce rapport, cela donne :

"Selon un rapport de la Mission interministérielle pour la protection des femmes contre les violences et la lutte contre la traite des êtres humains (Miprof) remis mercredi à Élisabeth Moreno, les appels au numéro d'urgence 3919 ont fortement augmenté pendant cette période, tout comme les signalements de violences sexuelles et sexistes sur la plateforme arretonslesviolences.gouv.fr. « Nous ne lâcherons rien », a assuré ce jeudi soir Élisabeth Moreno, rappelant que l'égalité femmes-hommes avait été déclarée « grande cause du quinquennat ».

Toujours plus fort avec Les Inrocks qui titre :

Là, on ne commentera même pas le fait de n'avoir retenu qu'une information brute tirée du rapport, sans mentionner la prudence de l'auteure du rapport sur la conclusion à en tirer...


Une grille de lecture de la violence conjugale à interroger ?


Le confinement a fait craindre le pire. Des décideurs politiques, des responsables associatifs, et même certains chercheurs ont annoncé une catastrophe en cours ou à venir (3). Cette crainte du pire est issue de représentations générées par la part d'insécurité que recelait la situation inconnue dans laquelle nous entrions. Elle a été nourrie par des stéréotypes qui semblent définir les hommes et les femmes dans des attitudes et comportements figés, plaçant sous l'expression "violence conjugale" des situations de nature très diverses. Ce n'est pas en se limitant à une essentialisation, donc en décontextualisant la production de la violence que l'on comprendra tous ce qui la favorise et ce qui la limite ou l'arrête.

Inclure la diversité des situations, et donc les modalités diverses des réponses adaptatives des hommes, femmes et couples, ainsi que la modification des interactions avec la société (environnement, proches, institutions) est une absolue nécessitée. Le modèle classique, aujourd'hui majoritairement diffusé, a pour seul angle de lecture des situations de tensions et violences dans le couple la domination de l'homme sur la femme. Même si cette dimension est un des facteurs bel et bien présents, elle ne suffit pas à expliquer les différents épisodes de passage à l'acte... et de non-passage à l'acte au sein des couples.


Le confinement ouvre une opportunité : celle de dépasser nos façons de penser dans lesquelles nous sommes parfois enfermés. A quand une analyse de ces aspects contre-intuitifs que nous a appris ce premier confinement ?


Notes


1 cf Confinement et violence conjugale : prudence avec les chiffres (1er avril 2020), Confinement et violence conjugale : la non-explosion qui interroge (6 mai 2020), Titres d’articles et violence conjugale ou sur enfant : des métonymies piégeuses (26 mai 2020) et "Explosion", "records", "+36% de plaintes"... Face au faux, les faits ! (5 juillet 2020)


2 cf dans Morts violentes au sein du couple : derrière les discours alarmistes, une baisse de 25% depuis 2006 le chapitre Conclusion : interdiction de se réjouir ?, page 9


3 voir par exemple la Tribune "Violences conjugales : pour sauver des vies, un sms ne suffira pas !" publiée dans Le Monde du 7 avril 2020 dont la teneur catastrophiste est plus proche d'un tract militant que d'une analyse fine et fondée. Signée par un "collectif de chercheuses spécialistes des violences de genre et des institutions judiciaires", dont toute l'équipe en charge de l'enquête Virage, cette tribune montre à quel point l'idée de la catastrophe a parcouru de nombreux milieux.