• Laurent Puech

Confinement et violence conjugale : prudence avec les chiffres

Avec la mise en place du confinement le 17 mars dernier, la question des effets d'une telle situation dans les couples où existent des violences conjugales a alerté les professionnels et militants engagés sur ce terrain. Intuitivement, nous appréhendons cet auto-enfermement sur injonction légale et le repli dans le huis-clos potentiellement violent qu'il provoque.

Après deux semaines de confinement, les alertes sont apparues à travers ce que le site Franceinfo qualifie d'"explosion" des chiffres.


Le 28 mars, reprenant ces chiffres, Marlène SCHIAPPA, Secrétaire d'Etat à l'égalité Femmes/Hommes, annonçait que depuis le 17 mars, "deux féminicides" avaient eu lieu.


Prudence...

En reprenant ces données, la première sur "l'explosion" des violences est très inquiétante. Mais un détail doit nous interpeller. Ce qui a augmenté, c'est l'activité des gendarmes et des policiers de la Préfecture de Police de Paris sur des affaires de violences conjugales. Cette donnée ne permet pas de savoir si les violences conjugales ont réellement et significativement augmenté. En effet, du fait du confinement, on peut aussi faire l'hypothèse que la présence de voisins eux-aussi confinés 24H sur 24H est propice à favoriser l'appel aux services de police et gendarmerie. Plus de témoins signifie plus d'alerteurs potentiels. Les messages d'alerte diffusés depuis le début du confinement incite à cette vigilance et à l'alerte en cas de danger. Il faudrait donc une analyse plus poussée des raisons qui motivent l'intervention de police et gendarmerie pour mesurer si la proportion de tiers (voisins notamment) peut expliquer cette évolution... ou pas. Mais je le redis, du fait du contexte radicalement modifié actuellement, l'augmentation des interventions ne suffit pas à conclure à une augmentation des violences.


Paradoxalement, le chiffre de deux femmes tuées par leur compagnon en 12 jours de confinement peut paraître un "bon" chiffre. En effet, il y a en moyenne une femme tuée tous les 3 jours. Il y en aurait donc eu deux fois moins durant ces premiers jours de confinement. Mais là aussi, ce chiffre doit être pris avec prudence. Le confinement change d'abord le nombre d'interactions sociales des personnes. C'est même son objectif. Par conséquent, il est possible qu'un homicide se déroule au sein d'un couple avec beaucoup moins de "visibilité" que par temps normal. Ce n'est ni étonnant ni inquiétant de ne pas voir certaines personnes actuellement. La mort est donc potentiellement moins visible. Et nous ne pouvons savoir si ces deux femmes tuées sont les seules l'avoir été durant ces deux premières semaines.


Ainsi, le chiffre qui amène à parler d'explosion de violences est en fait un chiffre qui parle d'explosion d'interventions; et le nombre de femmes tuées qui semble peu élevé au regard de la moyenne sous-estime peut-être l'ampleur des faits réels.


Plus que jamais, examinons avec prudence les chiffres annoncés. Le confinement va encore durer. Et cette expérience unique que vit notre société doit systématiquement être prise en compte dans l'analyse en contexte des données que nous aurons.

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