Baisse des féminicides : la France meilleure que l'Espagne
- Laurent Puech

- 12 janv.
- 11 min de lecture
Mais combien le savent ?
J'avais déjà mesuré et écrit en 2019 sur la tendance à la baisse du nombre de femmes tuées dans le couple. Cette baisse, pourtant solidement démontrée, n'intéressait déjà pas grand monde...
Cette année, dans le cadre de mon travail, nous avons voulu mesurer auprès d'intervenants sociaux en commissariats et unités de gendarmerie (ISCG) et d'autres professionnels du social, près d'une centaine au total, quelle était leur perception de l'évolution du nombre de féminicide depuis 2006*. 2006, c'est le début de la publication annuelle de l'étude nationale des morts violentes au sein du couple par le ministère de l'Intérieur. Les ISCG sont des professionnels qui travaillent au quotidien à soutenir majoritairement des femmes victimes de violences par le compagnon actuel ou par un ex. Un public au cœur du sujet, donc. Les résultats de ce sondage ? Une impression majoritaire d'augmentation significative du nombre annuel de féminicides. Or, c'est exactement l'inverse qui est constaté.
[Edit : mon article ci-dessous gagne à être complété par la lecture du dossier Données et intervention sociale n°1 - Janvier 2026 - 2006-2024 : Baisse tendancielle des féminicides et contribution des ISCG à cette évolution ]
La tendance est à la baisse mais nous regardons ailleurs...
Quand le dolorisme semble être devenu la forme dominante dans la communication militante, médiatique, politique et professionnelle, on finit par ne plus voir ce qui est pourtant une réussite collective et l'atteinte d'un premier objectif qui nous réunit tous : la baisse durable et importante du nombre de féminicides en France.
Mais comment voir cette baisse quand si peu de personnes ou institutions la disent ? Comment la distinguer quand toute l'organisation de la communication d'institutions telles que la MIPROF (cf exemple ci-dessous) a pour effet de favoriser l'impression d'une augmentation incessante de violences qui pourtant sont en baisse ?

Comment la voir quand, à l'image de nombreux médias, Le Monde ne parle que des données à la hausse pour en tirer des conclusions générales, oubliant de mentionner, et peut-être même d'examiner, les chiffres dans la durée ?
Comment voir cette baisse lorsque des personnalités affirment sans l'avoir vérifié que l'Espagne fait bien mieux que la France en matière de féminicides, et qu'en France "on est nul" ?
Et comment même la penser possible quand Eric Corbaux et Gwenola Joly-Coz, magistrats missionnés par le ministre de Justice pour faire des propositions d'améliorations de la réponse de la justice en matière de violences intra-familiales, confirment dans une interview à Libération (1) que depuis le Grenelle de 2019, "le nombre de féminicides est orienté à la hausse, alors que d’autres pays ont réussi à le faire baisser." (11/12/2025) ?
Enfin, comment la percevoir quand on entend ou lit que la grande cause nationale lancée par Emmanuel Macron en 2017 n'a pas produit de résultat ? "La grande cause du quinquennat ? Jamais une cause nationale n’aura autant brillé par son absence et sa complicité dans la perpétration des violences de genre. En 2024, la violence masculine continue de tuer une femme tous les 2,5 jours en France." Communiqué de Nous Toutes, février 2024.
Bref, pour voir l'amélioration de la situation, il faut aller chercher par soi-même. Suivre le discours dominant quand il est trompeur est la meilleure façon de donner ou renforcer chez les personnes engagées un sentiment d'impuissance, d'attiser des recherches de coupables et de reprendre des propositions du type "y'a qu'à/faut qu'on".
Partir de données justes, qu'elles soient orientées positivement ou négativement, permet d'avoir une représentation juste de la situation. C'est de plus un impératif si l'on veut produire des réponses utiles et efficaces et proportionnées.
Comparons les affirmations reprises plus haut et les données les plus objectives dont nous disposons concernant les femmes tuées par l'actuel ou ex compagnon. Elles montrent que :
Depuis 2006, la baisse du nombre de féminicides en France est importante.
Cette baisse est proportionnellement plus importante que celle constatée en Espagne.
Sous la présidence de Macron, la baisse est plus forte en France qu'en Espagne.
La baisse en France a commencé bien avant le Grenelle et s'est poursuivie après.
Avertissement :
Ce qui est examiné ici est la tendance longue sur la série officielle depuis 2006 jusqu'à 2024, dernière année étudiée à cette heure : elle baisse globalement et significativement, mais elle ne baisse pas chaque année (d'où l'importance de ne pas tirer de conclusion à partir d'une évolution entre deux années seulement).
Décrire cette baisse ne signifie pas que "ce n’est pas grave" : aucune relativisation ici. Ça veut dire : "soyons rigoureux sur ce qu’on affirme".
Quand dans le débat on oppose chiffres militants et chiffres ministériels, on compare souvent des méthodes et comptages différents. Ainsi, la définition de féminicide par le collectif inter-associatif regroupé autour de Nous Toutes donne des résultats différents dans sa comptabilisation que les données officielles du ministère de l'Intérieur résultant d'enquêtes poussées pour chaque situation. La définition du collectif intègre dans son comptage des féminicides le meurtre d'une enfant mineure par son père, ou encore le meurtre d'une femme pour lui voler sa carte bleue par l'homme d'un couple d'amis. Il faut donc clarifier l’indicateur avant de conclure : derrière le terme féminicide, il existe plusieurs définitions rendant les chiffres non-comparables.
Enfin, on peut parfaitement constater une baisse tendancielle et considérer que l'urgence d'agir reste intacte. Mais pour agir au mieux, il faut identifier ce qui fonctionne, et évaluer les résultats des réponses existantes.
Les données 2006-2024 : une baisse de plus de 30%
Pour mesurer une tendance, ce ne sont pas les données d'une année à l'autre qui sont suffisantes. Il faut non seulement des données recueillies sur un temps long (ce que l'étude nationale sur les morts violentes au sein du couple publiée chaque année par le ministère de l'Intérieur propose)... et obtenir ainsi des moyennes sur une période. Car, aussi choquant qu'il soit pour nous, le nombre de femmes tuées chaque année par leur compagnon ou ex représente un "petit" effectif au sens statistique (et seulement dans ce sens). Et, comme souvent avec les petits effectifs, il peut varier de façon qui nous paraît importante alors que cette fluctuation statistique peut être due au hasard (entendez par là que la variation du nombre ne permet pas de détecter une tendance pouvant expliquer la variation).
Voici donc sur la base des études nationales sur les morts violentes au sein du couple publiée chaque année depuis 2006 (tardivement puisqu'elle paraît généralement 9 mois après la fin de l'année étudiée, ce qui renforce la fiabilité des données ainsi publiées), un tableau avec les données annuelles (colonne 2) et, pour chaque année, la moyenne sur les 5 dernières (colonne 3).

La baisse est quasi-continue : reprenez les moyennes lissées sur 5 ans et vous constaterez que sur les 14 moyennes, 13 sont inférieures à l'année précédente.
En comparant la première série de 5 ans (2006-2010) et la dernière (2020-2024) cette baisse est de - 32,1 %, soit près d'un tiers ! Et cette baisse est même de -35,8 % si l’on compare les taux pour 100 000 habitants entre ces deux périodes (2). Car entre 2006 et 2024, il y a eu augmentation de la population générale en France. C'est d'ailleurs le taux (en général pour 100 000 habitants) qui est le meilleur indicateur pour mesurer une évolution, ou encore pour comparer la situation entre deux territoires. Et évidemment, la baisse entre les deux périodes comparées est statistiquement significative, c'est à dire qu'elle indique une tendance et n'est pas le fruit des seules fluctuations que le hasard peut produire.
C'est donc une baisse majeure à laquelle nous assistons depuis 20 ans. Les trois années avec les chiffres les plus bas depuis qu'existe l'étude annuelle du ministère de l'Intérieur (2020, 2023, 2024) se situent toutes dans la dernière période de 5 ans étudiées. Et pourtant, on se trouve "nul" par rapport à l'Espagne. Comparons avec ce pays souvent cité en exemple pour ses réussites en matière de féminicides.
La comparaison avec l'Espagne : pas si "nul"
Pour recueillir les données espagnole, il faut suivre ce lien et arriver sur le site du ministère de l'Egalité du gouvernement espagnol. On y constate tout d'abord que, depuis que ce pays comptabilise les féminicides, le nombre de femmes tuées dans le couple a toujours été bien moins élevé en Espagne qu'en France, ceci même avant que la fameuse loi sur le loi-cadre de 2004. Mais ce que nous étudions et comparons ici est la baisse depuis 2006 jusqu'en 2024. Là encore, voici en colonne 1 les données annuelles de 2006 à 2024, et les moyennes lissées sur les 5 dernières années en colonne 2.

Source : Mujeres víctimas mortales por violencia de género en españa a manos de sus parejas o exparejas. Ministerio de Igualdad – Secretaría de Estado de Igualdad y para la Erradicación de la Violencia contra las Mujeres, 15 octobre 2025
La baisse en nombre entre les périodes 2006-2010 (69.6) et 2020-2024 (51.6) montre une baisse de - 26% en Espagne. Rappelons que sur la même période, c'est -32.1% en France... et si l'on compare la baisse du taux/100 000 habitants en Espagne, la baisse est de - 33.5% en Espagne (-35.8% en France).
Pas si nul, non ?
Et si l'on ajoute que depuis 5 ans, il n'y a plus de baisse en Espagne, cela peut ajouter au trouble de ceux qui idéalisent l'Espagne pour l'efficacité de sa lutte contre les féminicides.
Durant la présidence Macron : une baisse plus importante qu'en Espagne
Revenons à ce discours qui associe Emmanuel Macron à l'annonce d'une grande cause nationale qui n'aurait pas produit de résultat au regard du nombre de féminicides... Là encore, cette idée s'avère fausse. Depuis 2017, année d'arrivée à l’Élysée du président actuel, la baisse en France est de - 14.7%. A titre de comparaison, durant cette même période, en Espagne, la "baisse" état de... 0% (51.6 sur les périodes 2020-2024 comme 2016-2020). Bref, ça stagne en Espagne et ça continue de baisser en France.
Une baisse constatée depuis le Grenelle aussi
Et depuis le Grenelle ? Il est dommage que les deux magistrats missionnés pour donner une feuille de route affirment que depuis le Grenelle, "le nombre de féminicides est orienté à la hausse" quand il y a en fait une baisse de près de 12 %....
Le dolorisme a t-il donc envahie tous les espaces de pensée pour qu'en autant de lieux et par autant de personnes soient répétés des éléments contraires aux faits ?
Sortir du cadrage des décomptes militants
Les comptages et la centration sur les victimes par les organisations militantes ont un effet de cadrage sur le débat concernant les morts violentes au sein du couple. La mise en avant permanente du dernier drame, à partir d'un narratif personnalisé (le prénom, l'âge de la victime et les circonstances détaillées de sa mort) organise de façon efficace la pensée autour de la violence homicidaire dans le couple en la réduisant aux seules situations où des femmes sont victimes d'hommes. Cette exposition de certaines victimes seulement est autant le résultat d'un prisme (centration sur les victimes majoritaires des violences létales dans le couple) et d'une analyse (cette violence du patriarcat/machisme tuant une femme du fait de son genre) que le support pour diffuser ce prisme et cette analyse dans la société.
Cet angle de traitement des violences mortelles dans le couple est devenu si présent qu'il semble porter une forme d'intimidation morale. Dire les chiffres et les tendances lorsqu'ils indiquent autre chose qu'une stagnation ou dégradation, c'est prendre le risque de se voir accuser de minimiser, de relativiser, de banaliser... Et pour un responsable gouvernemental, c'est pire encore : il sera rapidement mis en demeure de dire pourquoi le gouvernement n'a pas empêché le dernier drame. Devant l'opinion publique, il est condamné à l'issue d'un mauvais procé-dé.
Alors, il serait aussi important de mesurer que les femmes qui, chaque année, n'ont pas été victimes de violences létales du fait du travail de fond mené depuis des années comptent aussi ! Que la centration sur les victimes, importantes et toujours aussi urgente, ne doit pas empêcher de porter aussi le regard sur les potentielles victimes évitées. Par rapport aux années 2006-2010, nous avons potentiellement 50 féminicides évités chaque année, soit 250 femmes sur les cinq dernières années (3). Ne comptent-elles pas aussi ?
Et le travail, l'implication, l'engagement des associations, professionnels, services publics, société civile, médias pour améliorer la situation, ne comptent-ils pas aussi ? Faut-il se laisser entraîner par ce que le grand Hans Rosling nommait un biais de négativité (4), qui laisse en souffrance tant de professionnels et citoyens ? Je conclus avec une de ses citations extraites de son livre Factfulness (2019) : "Au bout du compte, présenter le monde tel qu’il est n’est pas le rôle des journalistes, ni le but des militants ou des politiciens. Ils seront toujours en compétition les uns avec les autres pour capter notre attention avec des histoires haletantes et des récits dramatiques. Ils se concentreront toujours sur l’inhabituel plutôt que sur le commun, sur le nouveau ou le temporaire, plutôt que sur les processus lents et graduels."
Laurent PUECH
Notes complémentaires :
*Voir le dossier disponible en ligne : Données et intervention sociale n°1 - Janvier 2026 - 2006-2024 : Baisse tendancielle des féminicides et contribution des ISCG à cette évolution
(1) Ci-après l'intégralité de la question et des réponses des deux magistrats :
"Question : Les féminicides ont augmenté de 11 % en 2024. Cette hausse marque-t-elle l’échec de la stratégie de lutte contre les féminicides, initiée après le Grenelle contre les violences conjugales de 2019 ?
Gwenola Joly-Coz : L’institution judiciaire a évolué ces dix dernières années et s’est tournée vers la protection des victimes : téléphone grave danger, bracelet antirapprochement, ordonnance de protection. Mais il reste résolument des progrès à faire, notamment sur les féminicides.
Eric Corbaux : Le champ de la répression a aussi progressé. La majorité des comparutions immédiates sont consacrées à des violences faites aux femmes, près de 20 000 détenus sont en prison pour de tels faits, tout ça adossé à des lois, circulaires rendues depuis le Grenelle. Quand bien même, le nombre de féminicides est orienté à la hausse, alors que d’autres pays ont réussi à le faire baisser. Il est donc nécessaire de se poser des questions sur ce qui est fait ou pas."
(2) On rapporte le nombre de cas à la population générale en calculant ainsi le taux pour 100 000 habitants : [(nombre de cas / population totale) × 100 000]. Il y avait en 2010 en France 64 669 000 habitants et le taux pour 100 000 des femmes victimes de violence dans le couple était donc de 0.2483 . En 2024, l’estimation est de 68 400 000 habitants, ramenant le taux à 0.15936.
(3) En Espagne, ce sont 90 féminicides évités sur les 5 dernières années. Mais n'oubliez pas que le nombre est moins important du fait de la taille du nombre d'habitants moindre en Espagne qu'en France.
(4) Nous remarquons davantage le mal que le bien. Ce biais est alimenté par trois facteurs : des souvenirs idéalisés du passé, une couverture médiatique sélective des catastrophes, et le sentiment que reconnaître un progrès revient à banaliser les problèmes restants.
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