4 millions d'enfants victimes de violence conjugale ? Comment une statistique performative s’impose médiatiquement
- Laurent Puech

- il y a 3 heures
- 6 min de lecture
Ceux qui défendent une cause juste peuvent-ils dire tout, et parfois "n'importe quoi" ? C'est la question qui est régulièrement abordée sur protections-critiques.org et nous avons en ce mois de février 2026 une nouvelle occasion de la poser.
Le 4 février 2026, l'invitée de l'émission Zoom Zoom Zen de France Inter était Andreea GRUEV-VINTILA. La lecture de son CV et de ses productions (notamment son par ailleurs fort intéressant livre consacré au contrôle coercitif) laisse penser qu'elle travaille sur des données solides et que les données qu'elle annonce dans cette émission le sont aussi. Petite vérification, histoire de ne pas laisser l'argument d'autorité nous emporter vers une représentation qui pourrait s’avérer erronée...
Les 4 millions d'Andreea GRUEV-VINTILA
La retranscription ci-après permet de bien mesurer les enchaînements dans son propos :
« Nous comptons un quart de million de victimes de violences conjugales, c'est les chiffres du ministère de l'intérieur. Mais parmi ces femmes, dans 8 cas sur 10, ce sont des femmes avec lesquelles les agresseurs ont des enfants. Et c'est précisément ce qui leur permet d'exercer un contrôle et des contraintes sur elles bien longtemps après la séparation.
Ce qui nous amène à 400 000 enfants co-victimes selon le Haut Conseil à l'égalité hommes-femmes dont je suis membre et 4 millions selon ma collègue Nadège Séverac qui est sociologue. 4 millions d'enfants co-victimes signifient un tiers des enfants scolarisés en France. C'est face à ce chiffre, et malgré les efforts qui ont été déployés depuis 6 ans, depuis notamment le Grenelle violence conjugale, que les recherches que je présente dans le livre Le contrôle coercitif que vous avez cité Mathieu Noël, montrent qu'il faut prendre la violence conjugale dans sa globalité. »
Une progression fulgurante et... hors-sol
La progression est fulgurante : Andreea GRUEV-VINTILA commence par donner le chiffre de 400 000 enfants selon le Haut Commissariat à l'Egalité, puis passe à 4 millions (10 fois plus sans un mot d'explication sur cet écart entre les deux chiffrages...) "selon ma collègue Nadège Séverac qui est sociologue" pour enfin reprendre à son compte ces 4 millions et affirmer qu'un tiers des enfants scolarisés sont co-victimes de violence conjugale ! Nous avions déjà le fumeux "3 enfants par classe sont victimes d'incestes", nous voici avec l’équivalent de 10 enfants par classe présentés comme co-victimes…...
Chaque étape du propos de Andreea GRUEV-VINTILA devrait poser un problème à l'auditeur de France Inter si toutefois il n'est pas tétanisé par la juste cause (les enfants victimes) et l'autorité de celle qui lance ce chiffre.
D'où sortent les données annoncées de "4 millions d'enfants co-victimes" ?
De "Nadège Séverac, qui est sociologue" ? Le "selon ma collègue" attribue bien la responsabilité de cette donnée à Nadège Séverac en même temps qu'elle semble constituer une source solide ("sociologue"). Ces 4 millions ne sont pourtant pas de Nadège Séverac, qui en revanche est bien sociologue.
En page 4 de son rapport d'étude Les enfants exposés à la violence conjugale, Observatoire National de l’Enfance en Danger, 2012, Nadège Séverac écrit : « Selon l’estimation de La Fédération nationale solidarité femmes établie en 2006 à partir des chiffres de l’ENVEFF, le nombre d’enfants concernés en France s’élèverait à 4 millions (9) ». Elle précise en bas de page :

Mis à part cette citation, Nadège Séverac n’endosse aucune responsabilité dans la validation de cette estimation. Celle-ci semble d’ailleurs avoir été lancée dans un contexte davantage communicationnel que scientifique.... On aimerait d'ailleurs connaître les modalités du calcul effectué par la FNSF pour arriver à ces 4 millions, mais je n'en ai pas trouvé trace sur leur site.
Citations plutôt que démonstration...
Cette reprise des 4 millions d'enfants co-victimes n'est pas récente chez madame GRUEV-VINTILA. Dans son livre Le contrôle coercitif - Au coeur de la violence conjugale paru chez Dunod en 2023, elle la mentionnait sous une autre présentation :
"Françoise Brié, directrice générale de la Fédération nationale Solidarité Femmes, citant l’Observatoire National de la Protection de l’Enfance (ONPE), considère que ces chiffres sont encore largement sous-estimés, le nombre d’enfants concernés étant proche de 4 millions."
Ceci mérite un autre petit décryptage. Si Françoise BRIÉ cite vraiment l'ONPE a l'appui de son estimation, alors elle "s'auto-cite" puisque dans les travaux de l'ONPE, seule Nadège SEVERAC utilise cette estimation quelle réfère à... la FNSF dirigée par Françoise BRIÉ !
Andreea GRUEV-VINTILA pouvait-elle l'ignorer ?
Pourquoi adopter un chiffre aussi fragile ?
Si une docteure en psychologie sociale, enseignante universitaire reprend un chiffre qu'elle dit produit par une collègue sociologue, on a là un empilement d'arguments d'autorité qui, ici, masquent la fragilité du chiffre et de sa source. Cette double-autorité a pour effet de détourner le regard de la question de base quand il est question de chiffres : celle de la validité de la donnée annoncée, d'autant plus qu'elle est diffusée sur France Inter en direction du grand public.
Cette adoption du chiffre par Andreea GRUEV-VINTILA a plusieurs caractéristiques : elle fait circuler une donnée chiffrée détachée de sa source, de sa méthode de production et de son contexte d’interprétation, au point qu’on ne peut plus vérifier ce qu’elle signifie réellement. C'est ce que j'appelle ici une "statistique performative" :
Statistique performative : chiffre produisant un effet social indépendamment de sa robustesse.
Et pour les 400 000 enfants co-victimes ?
Tant qu'à y être, regardons aussi ce chiffre. Ici, la source et les modalités de production de cette estimation sont données.
Le chiffre détaillé et la source sont donnés par madame GRUEV-VINTILA dans son livre de 2023 : "398 310 enfants (chiffre 2019 publié par le Haut Conseil à l’égalité en 2021)". On retrouve en effet ce chiffre Page 11 du Tableau de bord d’indicateurs sur les violences conjugales en 2019, 9 juin 2021 :

La note de bas de page renvoie vers les précisions sur ce calcul :

C'est donc une estimation mais qui a une base qui lui donne de la crédibilité, avec quelques interrogations toutefois. L'indicateur conjoncturel de fécondité en 2019 en France s'établit à 1.87 enfant par femme et les 398 310 enfants correspondent donc dans ce calcul à 213 000 femmes victimes de violence conjugale. Ce 213 000 correspond bien à une estimation donnée aussi dans le livre de Andreaa GRUEV-VINTILA : "213 000 femmes victimes de violence conjugale (chiffre 2019 publié en novembre 2020 par l’Observatoire national des violences faites aux femmes)"
Ces enfants co-victimes oubliés dans ces estimations...
Dans l'estimation citée ci-dessus, on s'étonne quand même que l'on considère que 100% des femmes victimes de violence dans le couple soient mère d'au moins un enfant, alors que l'on sait parfaitement que la violence existe aussi dans des couples sans enfants.
Le livre de Andreaa GRUEV-VINTILA s'ouvre par une dédicace : "À chacune et chacun des 398 310 enfants, petites filles et petits garçons concernés en France, (...)". On s'étonnera encore (ou on ne s'étonnera plus...) que ces chiffrages laissent dans l'ombre les enfants co-victimes de violence dans le couple parental lorsque c'est l'homme qui en est victime : ici, ils ne sont pas comptabilisés dans l'estimation ni par le HCE, ni par Andreaa GRUEV-VINTILA... Ces enfants là ne seraient donc pas des co-victimes ?
Un prisme idéologique serait-il à l'oeuvre ?
Au fait, France Inter...

Si Andreaa GRUEV-VINTILA produit un discours qui a été décrypté ici, je n'oublie pas la responsabilité du média, qui plus est lorsqu'il s'agit d'un média "de référence". Ce n'est pas la première fois que je critique France Inter faisant dans l'annonce tendance Buzz.
On mesure ici comment se renforcent mutuellement le média qui a besoin de capter l'attention du public quitte à faire dans le chiffre-choc et la personne qui balance du chiffre-choc pour une cause.
Mais, à France Inter, on pourrait s'interdire de publier une fourchette de chiffre qui, d'emblée, devrait alerter sur leur fragilité : afficher "entre 500 000 et 4 millions d'enfants co-victimes", c'est un tel écart que l'on devrait s'interdire de les balancer si l'on veut informer. Mais capter l'attention du marché cognitif ne passe pas forcément par la justesse de l'information. C'est vrai pour CNews. C'est vrai pour France Inter aussi.
Les Justes Causes n'autorisent pas toutes les méthodes
Le nombre d'enfants co-victimes de violences dans le couple parental est plus important que celui des enfants co-victimes de violence conjugale dans sa définition la plus précise. On mesure que dans ces comptages, comme dans d'autres, les catégorisations sont floues et peuvent renvoyer à des situations différentes. Méfions-nous de ces chiffres fourre-tout aux bases plus que fragiles lancés à la volée. La juste cause a besoin de justes méthodes. Les données diffusées par le HCE sont sous-estimées (comptage restreint aux enfants de femmes victimes, base de calcul sur les seules victimes de violences physiques ou sexuelles issues de l'enquête de victimation CVS, etc.). Les 4 millions sont une extrapolation audacieuse hors-sol, c'est à dire sans base solide.
Garder une vigilance critique lorsque l'on est spontanément d'accord avec la cause défendue et relayée par un média à qui l'on accorde du crédit, penser contre soi-même quand on a envie de suivre ce qui est dit, c'est probablement la réponse la plus adaptée quand la communication supplante l'information.



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