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Morts violentes au sein du couple : publier les chiffres, mais aussi leur mode d’emploi

  • Photo du rédacteur: Laurent Puech
    Laurent Puech
  • il y a 2 jours
  • 5 min de lecture

Chaque année, la publication par la délégation aux victimes du ministère de l’Intérieur de l’Étude nationale sur les morts violentes au sein du couple intervient entre fin-août et fin-septembre. Elle porte sur les données de l’année N-1. La prochaine, dans quelques jours, portera donc sur les données de 2025. Elle donnera lieu à un commentaire presque immédiat de l’évolution du nombre de victimes. « En hausse », « en baisse », « forte augmentation » : la comparaison avec l’année précédente s’impose naturellement comme la première grille de lecture. Et il est à craindre que la différence 2025/2024 soit marquée par une hausse du nombre de décès (mais seule la publication de l'Etude, construite sérieusement sur des données fiables nous le dira).


Le ministère de l’Intérieur lui-même présente ainsi les résultats. En 2023, il relevait 119 décès contre 145 en 2022, soit une baisse de 18 %. Pour les seules femmes, le passage de 118 à 96 victimes était présenté comme une diminution de 19 %. En 2024, le mouvement s’inverse : 138 morts sont recensées, soit 19 de plus qu’en 2023 et une hausse de 16 %. Le rapport prend toutefois discrètement (1) soin de préciser que, malgré cette hausse annuelle, 2024 « s’inscrit dans la tendance baissière » observée depuis 2006.


Cette dernière précision est essentielle. Elle montre toute la différence entre constater une variation et établir une évolution.


16 % de hausse ne signifie pas nécessairement que le phénomène augmente


Le problème tient notamment aux effectifs relativement faibles auxquels nous avons affaire. "Faible" n'est pas un jugement de valeur mais une observation statistique. La série publiée depuis 2006 le montre bien : le nombre annuel de femmes tuées a évolué de 179 en 2007 à 102 en 2020, est remonté à 122 en 2021, redescendu à 96 en 2023 avant de remonter à 107 en 2024. Chez les hommes, les effectifs sont encore plus faibles : 21 victimes certaines années, 34 d'autres années.


Or, plus un événement est rare, plus les variations en pourcentage peuvent paraître spectaculaires alors qu'elles correspondent à un petit nombre de cas supplémentaires.

Prenons les hommes victimes. Ils étaient 21 en 2021 et 27 en 2022. Le ministère pouvait donc, parfaitement justement sur le plan arithmétique, annoncer une hausse de 28,57 %. Mais cette hausse de près de 29 % correspond en réalité à six décès supplémentaires.

Inversement, leur nombre passe de 27 en 2022 à 23 en 2023 : –15 %.


Une lecture trop rapide pourrait donc conduire à raconter successivement deux histoires : une forte augmentation du phénomène en 2022, puis une nette amélioration en 2023. Il est pourtant tout à fait possible que ces mouvements constituent essentiellement des fluctuations autour d'un niveau relativement stable.


C'est précisément ici, pour mieux appréhender un phénomène social, que nous avons besoin de la notion de significativité statistique .


Une variation n'est pas nécessairement une variation significative


Dans le langage courant, une variation « significative » est une variation qui paraît importante. En statistique, le terme a un sens beaucoup plus précis.


Une différence statistiquement significative est une différence suffisamment importante, compte tenu notamment des effectifs et de leur variabilité, pour qu'il devienne peu vraisemblable de l'attribuer aux seules fluctuations aléatoires du phénomène observé.


Cette distinction est particulièrement importante pour les morts violentes au sein du couple. Les données reprises plus haut pour les hommes l'illustrent. Entre 2006 et 2010, on comptait en moyenne 30 hommes tués par an. Entre 2020 et 2024, cette moyenne est de 25. La diminution est donc de 16,7 %. C'est loin d'être négligeable.


Mais cela ne signifie pas automatiquement que nous pouvons affirmer qu'il existe une baisse statistiquement établie de 16,7 %. Les effectifs sont faibles et varient d'une année à l'autre. Il faut donc distinguer l'ampleur de la différence observée de la solidité de la conclusion que l'on peut en tirer.


Cette prudence devient encore plus nécessaire lorsqu'on ne compare que deux années consécutives.


Le piège de l'année précédente


La publication annuelle favorise presque mécaniquement une question : est-ce mieux ou moins bien que l'année dernière ? Pourtant, l'année précédente n'est pas nécessairement le meilleur point de comparaison…


Ainsi, le passage de 96 femmes tuées en 2023 à 107 en 2024 représente une hausse de 11,5 %. Mais 107 reste très inférieur aux 146 victimes de 2019, aux 157 de 2010 ou aux 179 de 2007.

On peut donc simultanément observer une hausse annuelle et une tendance de long terme à la baisse. Il n'y a là aucune contradiction : les deux affirmations ne portent simplement pas sur la même échelle temporelle.


C'est pourquoi une moyenne mobile sur trois ou cinq ans, une tendance calculée sur l'ensemble de la série ou la comparaison de périodes suffisamment longues renseignent souvent davantage sur l'évolution du phénomène que le seul écart entre deux années consécutives.


Un « mode d'emploi » statistique pourrait accompagner chaque publication


L'étude annuelle fournit une quantité considérable d'informations particulièrement utiles. Elle gagnerait cependant à être accompagnée d'un court encadré méthodologique expliquant comment interpréter les variations annoncées.


Quelques indications simples répondraient à cet enjeu de compréhension du public :

- rappeler qu'une hausse ou une baisse annuelle constitue d'abord une variation observée, et non nécessairement la preuve d'une évolution du phénomène ;

- présenter, à côté de la valeur annuelle, une moyenne mobile sur cinq ans ;

- indiquer la tendance sur une période suffisamment longue ;

- préciser si la variation constatée est ou non statistiquement significative, avec l'intervalle d'incertitude correspondant ;

- rappeler que les variations en pourcentage doivent être interprétées avec une prudence particulière lorsque les effectifs sont faibles.


Il n'est donc pas nécessaire d'entrer dans des formules mathématiques compliquées pour donner une information suffisante aux lecteurs de l'étude quant aux données statistiques. Les auteurs de l'étude, eux, en ont besoin pour produire leur analyse en terme de significativité des variations observées..


Mieux mesurer pour mieux débattre


Les morts violentes au sein du couple constituent un sujet particulièrement chargé émotionnellement et politiquement. Chaque décès est un événement dramatique. Il ne s'agirait surtout pas de relativiser la gravité des morts recensées. L'enjeu statistique n'est pas de relativiser les faits, mais de ne pas leur faire dire ce qu'ils ne permettent pas de démontrer.


La gravité du sujet a pour pendant une exigence accrue dans la production et l'interprétation des données. Une hausse annuelle peut susciter l'idée que les politiques publiques échouent. Une baisse peut inversement être présentée comme la preuve de leur efficacité. Dans les deux cas, la conclusion peut être beaucoup plus rapide que ce que permettent réellement les données.


La série constituée depuis 2006 est désormais suffisamment longue pour dépasser progressivement le commentaire de l'année N par rapport à l'année N-1. Le rapport 2024 commence d'ailleurs à le faire lorsqu'il replace explicitement la hausse de cette année-là dans une tendance de plus longue durée. Il serait utile d'aller un peu plus loin.


Publier une statistique, c'est fournir une information. Fournir les outils permettant de savoir ce que cette statistique permet — ou ne permet pas — de conclure, c'est produire de la connaissance dans un environnement marqué par des enjeux politiques, éthiques, idéologiques.


Alors, peut-être verrons-nous dans la publication des données 2025 un tel ajout ? Ou en 2027, pour les données 2026 ? C'est le souhait que j'exprime ici en cette fin août 2026.



Note :

(1) Page 8 de l’Étude nationale sur les morts violentes au sein du couple 2024. Comme s’il ne fallait pas dire trop fort cette tendance longue pourtant marquée et positive que j’ai par ailleurs détaillé dans mon article consacré à l'évolution des féminicides dans le couple depuis 2006 Baisse des féminicides : la France meilleure que l'Espagne


 
 
 

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