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  • Laurent Puech

Une IP et un signalement sans suite ont bien des suites dans la famille : témoignage d'une mère

Élodie Martin

[J'ai été en contact avec Élodie MARTIN (ses nom et prénom ont été modifiés) pour un projet d'écrit. Il est apparu lors des échanges qu'elle, son conjoint et sa fille avaient vécu récemment une IP et un signalement au Procureur de la République. Je lui ai demandé si elle était d'accord pour écrire cette histoire. Après discussion avec son conjoint, voici son témoignage. Je l'en remercie. Sur les éléments, je n'ai aucune autre information. Il ne s'agit pas pour moi de mener l'enquête sur les faits et leur véracité. C'est un simple témoignage. Ce texte contient aussi des analyses, ses analyses des attitudes des professionnels et des institutions. Mais surtout, il est l'occasion de lire, dans le chapitre Conséquences, ce qui a été modifié pour elle en tant que mère dans sa relation avec sa fille, l'insécurité que cela provoque. Ainsi, si je lis ce qui s'est produit selon ce récit, je peux mesurer que ce qui aurait pu faire l'objet d'un véritable échange avec les parents de façon constructive et productive, a été mis à mal par la logique de signalement/IP. Prendre le temps de travailler avec les parents devient de moins en moins fréquent, la logique de signalement prévalant aujourd'hui de plus en plus. Or, le signalement et l'IP ne sont pas sans effets, même quand ils sont classés sans suite. Laurent PUECH]

Contexte institutionnel

Je m’appelle Elodie. Je suis psychologue. Je vis dans une ville de la banlieue parisienne. Ma fille a été admise dans une crèche privée à 30 mètres de notre domicile lorsqu’elle avait 7 mois, avec un contrat de 6 mois éventuellement renouvelable. Nous avons beaucoup apprécié cette crèche où tout s’est toujours très bien passé pour nous. Mais malheureusement, ce contrat n’a pas pu être renouvelé, la crèche passant de 60 à 30 places, et n’acceptant plus de contrat avec des particuliers. Coup de pot : nous obtenons au même moment une place en crèche publique à 30 mètres de chez nous également. Nous sommes ravis. Notre fille entre dans cette nouvelle crèche au mois d’octobre 2018.


L’adaptation se passe très bien. Mais quelques temps après, les tensions commencent.

La crèche fait face à des problèmes de personnel jusqu’à ce que tout le personnel de la section de ma fille se mette en arrêt maladie. Ce fut probablement un facteur dans l’apparition des tensions. Ce que nous commençons à reprocher assez vite à cette crèche, c’est la rigidité de ses protocoles d’éviction des enfants malades, dont nous nous sommes même demandé s’ils n’étaient pas conçus pour mieux faire face au manque de personnel.


Ma fille est très peu malade. Seulement quelques rhumes et quelques poussées de fièvre corrélées à des poussées dentaires ponctuent l’hiver. Le protocole de la crèche oblige le personnel à demander un avis médical dès que de la fièvre a été constatée deux jours de suite. On me demande un avis médical pour une fièvre modérée et intermittente qui n’existe que depuis 2 jours (on ne reprendra pas ma fille sans avis médical). J’appelle ma pédiatre qui trouve cela ridicule de venir consulter pour ça, et qui me dit de ne pas venir consulter, de déposer ma fille à la crèche, et de l’appeler à la crèche pour qu’elle donne son avis par téléphone si nécessaire. La crèche refuse un avis téléphonique. Le lendemain, un ami médecin de passage à la maison l’examine : poussée dentaire ou virose banale. Je la ramène à la crèche le lendemain. On me passe la puéricultrice au téléphone pour négocier que ma fille reste à la crèche. Quand je lui dis qu’elle a été vue par un ami médecin, elle me demande si j’en ai une trace écrite. Je réponds que non. Alors, ce n’est pas valable. Elle me demande s’il l’a auscultée, je dis oui ; s’il a regardé sa gorge, je dis non. Et si elle a une angine blanche, me répond-t-elle d’un air réprobateur ? Je lui signifie que ça tombe bien qu’elle parle de l’angine blanche parce que mes amis médecins m’ont dit qu’il n’y a pas d’angine bactérienne avant 3 ans. J’avais dit aussi que ma fille avait eu 39 de fièvre dans la nuit et que la fièvre était tombée sans paracétamol. Elle hurle : comment ça, vous ne lui avez pas donné de paracétamol, mais c’est les protocoles ! Imaginez qu’elle monte à 40 et qu’elle convulse ! Je lui signifie qu’il y a des pays où le paracétamol n’est pas disponible sans ordonnance. Comment font les petits enfants suédois quand ils ont 39 la nuit et qu’ils n’ont pas de paracétamol sous la main ? Je lui dis que les protocoles sont les protocoles de la crèche, et que si j’ai à m’y soumettre à la crèche, elle n’a pas à me les imposer chez moi, et qu’elle devrait arrêter d’infantiliser et de culpabiliser les parents. Elle se met à pleurer, coupant notre conversation.


Les mois qui ont suivi cet épisode ont été ponctués par le même genre de situations, et il m’a semblé percevoir en filigrane dans le discours de l’équipe s’occupant de ma fille des jugements sur ma façon d’être mère, me laissant entendre par exemple que je n’étais pas assez attentive au moindre petit détail comme de minuscules boutons d’allergie de contact qui auraient pu être un début de scarlatine ! Généralement, j’avais l’impression qu’on cherchait à m’inquiéter sur la santé de ma fille, et que n’y parvenant pas, on me renvoyait l’image d’une mauvaise mère.

Information préoccupante

Au mois de mars dernier, j’amène ma fille un mardi matin à la crèche. Sa référente me dit : « je ne sais pas si votre mari vous a dit, mais on a forcément du lui faire la transmission parce que je l’avais noté dans le cahier de transmission, mais votre fille avait la vulve très rouge hier, et ça sentait très mauvais ». Je réponds : « merci de me le dire, parce que comme elle n’est pas toujours facile à changer, je la change souvent debout, et je ne le vois pas forcément. Maintenant que vous me le dites, je ferai attention, et je mettrai de la crème ». Le soir, mon mari revient à la maison de la crèche avec ma fille, et me dit : « je ne sais pas ce qui se passe, mais ils sont affolés à la crèche, ils disent qu’elle a des bleus sur le dos, les fesses, les cuisses, et qu’ils n’arrivent pas à l’expliquer ne l’ayant pas vu tomber ». Je regarde. Et je constate que ce qu’ils ont pris pour des bleus sur le dos et les fesses sont des tâches mongoloïdes ou tâches de naissance. Le lendemain matin (mercredi), je leur explique. Ils me demandent alors : « et sur les cuisses ? » Je leur dis qu’elle ne marche que depuis un mois, tombe et se cogne régulièrement, et que je ne peux pas tout expliquer. On me dit : « mais c’est dans un endroit bien précis ». Je demande à ce qu’on me montre. Mais on n’a pas le temps, il y a d’autres parents qui attendent pour déposer leur enfant. Le jeudi soir, lors des fameuses transmissions, on demande à mon mari de venir avec moi le lendemain (vendredi) à 16h pour rencontrer le médecin. Nous acceptons et demandons pourquoi. On nous répond : « elle a observé votre enfant et voudrait vous voir ».


Après 24 heures d’angoisse, nous nous rendons au rendez-vous où le médecin et la directrice de la crèche nous annoncent qu’ils sont obligés de faire une information préoccupante (IP) adressée à la Cellule de recueil des informations préoccupantes (CRIP) en raison de l’emplacement inhabituel d’hématomes (que mon mari, en tant qu’ancien infirmier, aurait plutôt qualifié d’ecchymoses) que notre fille a sur les cuisses (sur la face antérieure de ses cuisses, disent-ils). Chose étrange : on nous dit que les équipes qui s’occupent des enfants et qui nous font les transmissions tous les soirs ne sont pas au courant de cette démarche de la direction et du médecin. Cela nous a paru farfelu parce que si un enfant est potentiellement en danger, il nous semble naturel d’en informer d’abord les professionnels qui sont au contact direct de celui-ci. Sur le coup, on s’est quand même dit qu’ils faisaient leur travail. On trouvait cela excessif, on n’était pas très contents. Mais on n’a pas contesté puisqu’ils présentaient cela comme une obligation légale. Puis, quelques jours plus tard, nous avons décidé d’écrire chacun une lettre à la CRIP pour dire à quel point nous trouvions leur démarche farfelue, la face antérieure des cuisses ne nous semblant pas être un emplacement inhabituel pour des bleus. J’ai reçu très rapidement une réponse de la CRIP me soutenant qu’ils avaient eu raison. En même temps, j’ai trouvé dans ma boite aux lettres deux convocations (une pour moi et ma fille le matin, une pour mon mari l’après-midi) au commissariat de police de notre ville.

En allant à cette convocation, nous avons appris que cette IP avait été transformée en signalement, et que le procureur de la République avait demandé une enquête pour suspicion de violence sur mineur. J’ai aussi appris que ma fille allait être examinée par un médecin judiciaire dans le cadre de cette enquête. Par ailleurs, j’ai déduis de la façon dont la police m’a interrogée que la déclaration de la crèche faisait état de bleus sur la face intérieure des cuisses (ce qui est en effet un emplacement inhabituel) contrairement à ce qu’ils nous avaient dit à nous (face antérieure). Ma fille a vu le médecin judiciaire le lendemain. J’ai été très cash avec lui, je ne lui ai pas caché les tensions que j’avais eues dans mes rapports avec la crèche. Il a été très correct avec moi et ma fille.


L’affaire a été, selon les indications que m’a données la police, classée sans suite par le procureur. Mais nous aurons tout de même la visite des services sociaux pour vérifier que tout va bien.

Par la suite, nous avons confronté la direction de la crèche à nos interrogations et à la dimension abusive de leur signalement. Elle n’a daigné à aucun moment formuler des regrets ou des excuses à notre égard, continuant à soutenir leur position de départ bien que dans un malaise patent, et faisant mine de ne pas comprendre la raison des proportions qu’a pris leur IP.

Conséquences

Cette histoire a passablement modifié mon rapport à mon enfant. Je ne lui change plus sa couche de la même façon. Je me sens obligée de la changer allongée de peur qu’elle ait des rougeurs que je ne vois pas, et j’asperge systématiquement abondamment sa vulve de liniment oléo-calcaire avant de refermer sa couche. Dès qu’elle tombe, dès qu’elle se cogne, j’ai peur qu’elle ait des bleus, et que la crèche fasse une autre IP. Je n’ose plus la contraindre physiquement quand elle fait des caprices pour s’habiller ou pour monter dans sa poussette alors que je suis pressée parce que j’ai peur qu’un tel corps à corps puisse faire apparaître des bleus. Alors que j’avais réussi à lâcher l’inquiétude qui est celle de tout parent du corps fragile de son nourrisson peu après sa naissance, cette IP me met en position de souhaiter que rien ne m’échappe de ce corps, alors même que ce n’est ni possible, ni souhaitable. Cette situation n’étant pas tenable, nous avons décidé d’enlever notre fille de cette crèche et de la mettre chez une assistante maternelle pour l’année prochaine. Au lieu de faire 30 mètres, nous devrons faire 2 kilomètres à pied le matin et le soir. Nous paierons le mode de garde deux fois plus cher. Nous devrons fournir ses couches et ses repas. Et alors que notre fille est épanouie dans ce lieu, elle sera obligée de le quitter.


Aujourd’hui, en attendant de consulter le dossier auprès du parquet des mineurs, nous suspectons très fortement que le médecin et la directrice aient menti à la police sur l’emplacement des bleus, les qualifiant aussi volontairement d’hématomes au lieu d’ecchymoses. Nous espérons trouver dans le dossier de quoi donner une suite juridique à cette affaire afin de faire qualifier par la justice ce signalement d’abusif et d’éventuellement pouvoir faire reconnaitre un délit commis probablement par le médecin et la directrice de la crèche qui relèverait tout au plus d’une dénonciation calomnieuse avec intention de nuire, ou tout au moins d’un faux et usage de faux.


Enseignements

Cette expérience de l’information préoccupante nous fait nous poser la question des logiques politiques sécuritaires à l’œuvre dans les systèmes de protection, et notamment de l’enfance.

Tout cela dénonce aussi la difficulté de plus en plus prégnante dans un plus en plus grand nombre d’institution à penser les situations auxquelles elles sont confrontées, menant parfois les acteurs au passage à l’acte institutionnel. Si les discours sociaux qui règnent actuellement dans les institutions se targuent de bienveillance à l'égard des usagers, et d'un renoncement à des normes éducatives au profit d'un suivi au rythme de l'enfant,nombre de professionnels, au lieu d’assumer les difficultés qu'ils rencontrent par une mise au travail institutionnelle et un effort d'analyse des pratiques, préfèrent la facilité de la dénonciation, de la punition, et de ce qu'ils présentent comme une aide en imposant une norme qui est celle de la soumission à la norme de l’institution – institution bien souvent livrée à elle-même et démunie de toute réflexion.


Enfin, le dernier enseignement que je tire de cette expérience est que l’engagement politique (que je partage pour une grande part) des personnels de ce genre de service qui peuvent être très critiques du système (ici en grande majorité syndiqués, et très souvent en grève) ne garantit absolument pas que ces mêmes personnes critiques ne collaborent pas en même temps avec la norme du système qu’elles dénoncent. Pire : leur engagement semble être pour eux une caution de leur non-collaboration leur permettant, en dénonçant et en critiquant le système, de ne pas avoir à remettre en question leurs propres pratiques.


Elodie Martin