• Laurent Puech

"Protection"... Mais de quoi parle-t-on ?

Mis à jour : 22 févr. 2019


Intervenant avec et auprès de professionnels du travail social et médico-social depuis des années, je suis régulièrement confronté à une situation qui m'a longtemps déstabilisé. De nombreux professionnels exerçant en protection de l'enfance, auprès de majeurs vulnérables, etc. n'ont pas pris le temps de préciser ce que signifie Protection pour eux, leur équipe, leur service, leur institution. La Protection apparaît tellement comme une évidence qu'elle n'a, dans la plupart des cas, pas été discutée ou définie. Pourtant que veut dire Protection pour le professionnel qui arrive dans un service de... protection ? Que génère ce mot chez ceux qui l'utilisent et ceux qui l'entendent ? C'est un élément trop souvent manquant, ce qui entraîne quelques problèmes.


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La protection : promesse, espérance, croyance, exigence...


Le terme Protection doit être précisé. Sans cela, il prête à toutes les confusions dommageables. En adoptant une définition trop large, le professionnel se fixe une mission impossible qui en général le mène à souffrir de ne pouvoir l'atteindre. Et c'est la même chose pour l'usager.


La Protection-Attente qui devient exigence


Dans les attentes des personnes qui la demandent ou de leurs proches, l'idée de protection constitue une sorte de contrat implicite : celui d'une protection effective, permanente et réussie. Avec un tel niveau d'attente, souvent fondé sur un manque de clarification de ce qu'il est raisonnable d'attendre... et de ne pas attendre, la déception guette. Chaque événement où la protection exigée n'aura pas donné un résultat satisfaisant, un reproche émergera : celui d'une supposée carence de cette protection pourtant "promise". Par exemple, en 2010, après l'homicide d'une femme par son ex-compagnon, sa soeur s'insurgeait en affirmant que rien n'a été fait pour la protéger, malgré la plainte (Meurtre de Fontenay : «Ils n'ont rien fait pour protéger ma soeur»). Rien de ce qui a été fait n'a en effet réussi à protéger cette femme. Mais le "rien n'a été fait" semble indiquer que seul l'empêchement du drame aurait signifié que "quelque chose" avait été fait.


Cette Protection semble aussi s'incarner dans les textes de droit. Par exemple, la Protection peut être ordonnée depuis la Loi n°2010-769 Du 9 juillet 2010 relative aux violences faites spécifiquement aux femmes, aux violences au sein des couples et aux incidences de ces dernières sur les enfants. Une Ordonnance de protection peut être délivrée par le Juge aux Affaires Familiales. Elle peut interdire à l'agresseur l'entrée en contact de la victime, la détention d'arme et ouvre à des actes qui sont là pour protéger la ou les victimes. Et si le danger est trop grand et que l'on pense que le risque de passage à l'acte de l'agresseur est très important, le dispositif Téléphone Grave Danger peut être mobilisé, permettant une priorité accordée à l'appel au secours et de la réponse de protection. Autant de mesures qui ne garantissent évidemment pas que le drame sera empêché, comme le montre l'actualité. Pourtant, de nombreux professionnels pensent sincèrement que cette mesure va "protéger la personne" et se trouvent déstabilisés lorsqu'ils en mesure la limite.


Si la Protection signifie Drame empêché, on mesure qu'elle se situe à un niveau trop de fois inatteignable. Et la normalité est qu'elle ne soit pas atteinte systématiquement.


La Protection-Promise par les protecteurs


Penser que des moyens (humains, législatifs, administratifs) de "Protection" vont répondre aux attentes est une chose. C'est peut-être une façon de se rassurer dans une situation qui nous inquiète, et où nous sommes sur nos limites. Le problème s'accentue lorsque l'on affirme à quelqu'un que l'on va "le protéger". Une affirmation, lancée par un éducateur lors de la manifestation devant les Assises de la Protection de l'Enfance (voir Protection de l'enfance : des Assises mouvementées, Lien Social, 2 juillet 2018) illustre parfaitement ce cas de figure :

« J’en ai marre de dire aux enfants que je vais les protéger, quand je sais que je n’en ai pas les moyens »

Ainsi, un éducateur vient énoncer publiquement sa fatigue de raconter une histoire fausse aux enfants qu'il "protège"... et une histoire qu'il se raconte à lui-même. Comment peut-il en effet penser qu'il pourrait avoir un jour les moyens de pleinement protéger un enfant ? Quelle somme de moyens seraient nécessaires pour protéger ne serait-ce qu'un seul enfant ? Disons-le : si un professionnel peut avoir le sentiment qu'il a les moyens suffisant de protéger un enfant, c'est qu'il a déjà réduit le champ de ce dont il peut le protéger.


C'est même la seule possibilité rationnelle d'assurer un minimum de protection : en préciser le contenu donc probablement en réduire le champ par rapport aux attentes.


Ce que Protection veut dire


La Protection nécessite donc de définir le périmètre qu'elle recouvre et par conséquent celui qu'elle ne peut recouvrir. Quelques points le permettent.


La protection est toujours partielle...

On ne protège que de certains dangers ou risques de dangers. L'enfant protégé ne l'est que d'une partie des causes qui le mettent en danger (par exemple : les comportements de ses parents qui lui sont préjudiciables). Le majeur protégé aussi est seulement protégé de certaines des causes qui nécessitent sa mise sous un régime de protection. De façon générale, le régime de protection et l'action du Protecteur n'ont d'impact que sur une partie de la vie des personnes avec qui il est en contact.


... elle ne peut garantir un résultat...

Quelle que soit la volonté du protecteur, de ses partenaires et la portée de la mesure de Protection, en aucun cas cela ne peut garantir un résultat où la personne est protégée. Ce sont autant de moyens mis en oeuvre pour atteindre ce résultat qui n'est jamais certain.


... et elle expose à de nouveaux risques !

Faire cesser certains risques de danger, c'est exposer à d'autres risques de dangers. L'enfant qui est placé en maison d'enfant à caractère social suite à une mesure ordonnée par le Juge des Enfants en vue de sa protection se voit exposé aux risques de danger que contient ce nouveau contexte de vie. La décision du Mandataire Judiciaire à la Protection des Majeurs de faire intégrer un établissement de retraite à "son protégé" qui n'est plus en capacité de vivre seul à son domicile, cette décision l'expose aux risques que génèrent ce type de rupture chez certaines personnes.


La Protection, cet acte de protéger d'un danger, est l'humble tentative d'aller vers une situation où seulement certains risques de dommages sont mieux maîtrisés, voire jugulés, tout en ouvrant à de nouvelles situations de risques que l'on pense moins pire et/ou mieux gérables. C'est la seule conception viable pour le professionnel et la seule promesse que l'on peut faire. Le reste n'est qu'une belle histoire pour laquelle le "protecteur" pourrait souffrir de l'impossibilité de la réaliser et devra en répondre devant le "protégé" qui lui demandera légitimement des comptes.


Laurent PUECH




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