• Laurent Puech

Une IP pour 79% des parents la semaine dernière... ou l'IP de Damoclès

A une époque où le nombre d'informations préoccupantes (IP) et autres signalements continue de progresser, la publication le 17 octobre dernier des résultats du Baromètre des violence éducative ordinaire (VEO) doit nous interroger sur les dérives de l'IP.


Cette étude de l'IFOP pour la Fondation pour l'Enfance indique que "Les violences éducatives ordinaires semblent être pratiquées chez un grand nombre de parents : 79% des répondants déclarent avoir mis en œuvre au moins une violence éducative pour l’un de leurs enfants au cours de la semaine précédant l’enquête, 65% au moins deux et 49% au moins trois."

De là, il est fondé d'envisager la fiction qui me sert de titre pour cet article : 79% des parents interrogés ont risqué de voir une information préoccupante adressée à la CRIP de leur département.

J'exagère, bien entendu... Mais pas tant que ça. Car il suffit de peu pour qu'une situation catégorisée parmi les violences éducatives ordinaires se transforme en IP : un témoin de cette situation, le récit par l'enfant de cette situation à une personne tierce (enseignant, animateur, voisin)... Il suffit de quelqu'un qui soit "préoccupé" et qui détecte un acte de VEO comme le possible signe d'un risque de grave danger pour l'enfant. Les conditions prévues par l'Article R226-2-2 du code de l'action sociale et des familles sont alors réunies pour faire la fameuse IP. Et dans nombre de départements, à partir du moment où il y a IP, il y a déclenchement d'une enquête pour évaluer la situation.


Réfléchir à la folie de "l'IP de Damoclès"


Cette étude montre en effet que la plus grande part des parents utilise fréquemment au moins un de ces moyens qui relèvent de ce que nous définissons aujourd'hui comme étant de la violence éducative ordinaire. La campagne d'information et sensibilisation à laquelle appelle la Fondation pour l'Enfance est donc une préconisation bienvenue.


Ces résultats doivent aussi nous faire réfléchir à la "Folie de l'IP" qui a gagné nombre d'institutions et de professionnels. A faire preuve d'un précautionnisme qui tétanise toute prise de risque et s'alerte au moindre signe faible, les institutions de la protection de l'enfance, et les conseils départementaux en premier lieu, participent d'un mouvement qui se montre régulièrement maltraitant des adultes comme des enfants. Ajoutons les professionnels parmi les objets de cette maltraitance, à qui l'on demande, et qui acceptent trop souvent, d'être des signaleurs à la moindre alerte plutôt que de travailler avec les parents et enfants sans activer le dispositif. Mais comment leur reprocher de ne pas oser prendre de risques quand les institutions cherchent si souvent d'abord à se rassurer et se protéger, c'est à dire à ne plus prendre le moindre risque...


VEO, prise en compte des effets sur les enfants des violences au sein du couple, accentuation des précarités que nous prépare la crise en cours, abaissement des seuils d'alerte... Nous avons là mille raisons de penser que la pression sur les familles va augmenter encore, faisant régulièrement de chaque parent la cible d'une potentielle, devenue véritable épée de Damoclès au dessus de la tête de chacun d'eux. Et, avec cette pression, vont augmenter encore les défiances envers les services sociaux et va croître le malaise de professionnels qui produisent de l'IP et non de l'accompagnement. Leurs institutions bienveillantes leur proposeront peut-être en réponse un soutien psy, ce qui permettra de ne pas remettre en cause un système.

Je rêve d'un lieu d'accueil sans danger pour les parents

Je rêve d'un lieu où l'on accueille un parent qui peut y dire ses difficultés, parler de son vécu, de ses comportements, de ses erreurs et de ses réussites, sans appréhension de se retrouver signalé quelque part. Je rêve d'un service que l'on appellerait social qui ne soit pas une zone de danger quand on raconte la réalité de sa situation. Je rêve de professionnels qui seraient là pour aider ces parents, les aider donc pas les signaler. Et mes rêves ne sont pas si fous que ça puisque je rencontre des professionnels qui offrent réellement ces possibilités, parfois clandestinement dans leur propre institution, dans cet espace que l'on nomme "entretien d'aide".

Je ne sais pas combien de temps ils pourront tenir vu la pression sociale qui incite à faire de l'IP. Mais le simple fait qu'ils existent laisse un espoir : à des parents, à des enfants, à des professionnels et à des citoyens. Merci à elles et eux.


Laurent Puech