• Laurent Puech

Idée fausse : "10% des femmes sont battues… ou les proportions erronées"

Mis à jour : 15 déc. 2019

[Ce post est un extrait de mon article Violence conjugale : des idées reçues qui parasitent le positionnement professionnel, paru dans la Revue Française de Service Social, n°239, 4ème trimestre 2010. Il reste d'actualité en 2019. J'ai ajouté des données récentes et les liens ont été vérifiés. Retrouvez en fin du post les liens vers les autres extraits de cet article]


Idée n°3 : 10% des femmes sont battues… ou les proportions erronées


La question de l’ampleur du phénomène a une importance particulière. Si un professionnel pense que, comme cela se dit souvent, 10 % des femmes sont battues par leur conjoint, alors il peut être étonné, voire déstabilisé par le fait d’en croiser bien moins lors de ses permanences. De plus, se fixer sur 10 % de femmes battues, c’est situer la violence conjugale dans sa seule expression d’agression physique. Le risque est grand d’oublier ou de ne pas voir les manifestations de la violence psychologique, verbale, économique ou administrative. Or, comme nous allons le voir, les formes de violences conjugales sont très majoritairement des formes sans violence physique.


Cerner le phénomène des violences conjugales est chose difficile, tant cette violence se déroule le plus dans le huis-clos du domicile, hors de la vue. Les enquêtes par interrogation d’un panel représentatif de personnes constituent un élément intéressant bien qu’imparfait dans la mesure où ils donnent lieu à une déclaration non-vérifiée. En France, une source est souvent citée comme référence, celle de l’Enquête Nationale sur les Violences Envers les Femmes en France (ENVEFF)[1], dont les travaux ont été placés sous la responsabilité de Maryse Jaspard, démographe. C’est de là que provient ce chiffre de « 10 % ». En fait, cette étude centrée sur les violences faîtes aux femmes, a produit un « indice global de violences conjugales », dans lequel étaient pris en compte différents types de violence. En regardant de plus près, la part des femmes de 20 à 59 ans ayant eu une relation de couple au cours des 12 mois précédant l’enquête[2] et disant avoir été victimes d’au moins une agression physique par leur conjoint est de 2.5 %. Si est pris en compte l’existence d’une répétition de l’agression physique, ce sont 1.4 % des femmes qui sont concernées. En clair, 97,5% des femmes n’avaient subi aucune agression physique durant les 12 mois précédant l’entretien avec les enquêteurs. A partir de cette étude, on peut aussi dire que 75 % des femmes victimes de violences au sein du couple ne subissent pas d’agression physique au sens de l’enquête. Par contre, cette violence « non-physique » subie peut être extrêmement destructrice. Il ne s’agit pas de minorer ce que vivent les victimes des violences psychologiques par exemple. Il convient de mesurer que la violence vécue ne sera que très rarement visible par des traces sur le corps.

A noter que l’enquête de victimation sur les 24 derniers mois publiée dans le rapport 2009 de l’Observatoire National de la Délinquance[3] aboutit à des résultats proches. La proportion de femmes de 18 à 75 ans victimes d’un acte unique de violence physique est de 1.1 % et celles victimes d’actes répétés et de 1.6 %.

[Ajout 2019 : L'enquête de victimation issue de l'enquête "Cadre de vie et sécurité 2018" a regroupé les données recueillies sur 7 années et propose, pour la période 2011-2017, une proportion toujours de 1,1% de femmes victimes d'au moins un acte de violence physique dans leur ménage sur les 24 mois précédents. A noter que si l'auteur de la violence est majoritairement le conjoint, il peut aussi être un autre membre de la famille dans un nombre significatif de cas. Enfin, les auteurs du rapport indiquent la possible sous-déclaration de la violence du fait de la difficulté à la mentionner, même si l'enquête est faîte anonymement.]


Quant à la proportion des femmes victimes de violences psychologiques, il convient là aussi de ne pas généraliser. L’enquête ENVEFF a fait à ce propos l’objet de critiques méthodologiques fortes[4] de la part de Marcela Iacub, juriste et chercheuse au CNRS et Hervé Le Bras, démographe. Ils pointent notamment la trop grande fragilité des critères permettant de trouver une réponse classée dans la rubrique des victimes de pressions psychologiques.


Où commence la violence psychologique ? C’est une question compliquée. Si nous pouvons repérer dans une fréquence élevée du recours à des paroles dévalorisantes, insultes et humiliantes des indicateurs fiables de violences psychologiques, il existe une zone où la qualification sera moins aisée. D’où l’importance de connaître les signaux d’alerte notamment comportementaux qui permettent d’émettre l’hypothèse d’une situation de violence possible.


Une autre affirmation erronée se retrouve chez un grand nombre d’interlocuteurs : la violence conjugale serait la première cause de mortalité chez les européennes de 16 à 44 ans, avant les accidents de la route et le cancer. Cette affirmation est reprise par des personnes a priori fiables[5]. Il faut dire que la source de l’information apparait elle aussi solide. En remontant, on trouve un rapport d’Amnesty International[6] de 2004, lequel reprend cette donnée d’un rapport du Conseil de l’Europe[7]. La résolution issue de ce rapport affirme dans son point 2 que « Selon les statistiques, pour les femmes de 16 à 44 ans, la violence domestique serait la principale cause de décès et d’invalidité, avant le cancer, les accidents de la route et même la guerre. »


Selon les statistiques ? Examinons les deux rapports ont servi a élaborer cette résolution. Seul l’un d’eux[8] aborde cette question lorsqu’il précise lui dans son point 14 : « On estime également que, pour les femmes de 15 à 44 ans, la violence familiale est la première cause de mort et d’invalidité, plus encore que le cancer, les accidents de la route voire la guerre et qu’elle entraîne des coûts aussi bien au niveau des services médicaux et de santé que de l’emploi, de la justice et de la police. »

Pas de données statistiques donc. Le « on estime » ne permet pas de référencer cette affirmation. C’est pourtant semble t-il de là que va se développer une idée fausse qui continue à circuler aujourd’hui.


Pourtant, la force de cette affirmation apparaissait immédiatement interrogeable quant à sa validité. C’est ce qu’a démontré la démographe Maryse Jaspard[9] en reprenant les chiffres de l’INSERM qui en 1999, dans la catégorie des femmes décédées de 15 à 44 ans, 2 750 l’étaient en raison du cancer et 850 en raison d’accidents de voitures. En 2008, on recensait autour de 150 décès de femmes par leur conjoint, toutes tranches d’âges confondues. Comme le dit cette auteure, « L’arithmétique suffit à démontrer l’inanité de ces allégations reprises sans discernement par nombre de personnes publiques. » Et elle s’inquiète : « N’assiste-t-on pas à une escalade morbide dans la sensibilisation du grand public, liée à un système d’information qui se nourrit de la détresse et du malheur ? »


Avec d’autres causes, cette « escalade morbide » entraîne en effet un risque de parasitage du positionnement professionnel.


[1] Coordonnée par l’Institut de démographie de l’université Paris I. Pour une synthèse, voir l’article Nommer et compter les violences envers les femmes : une première enquête nationale en France, Maryse Jaspard et l’équipe Enveff, Population et Sociétés n° 364, janvier 2001. Accessible sur

http://www.ined.fr/fichier/t_publication/138/publi_pdf1_pop_et_soc_francais_364.pdf


[2] Ce qui constitue une sous-partie de la part des femmes de 20 à 59 ans dans la population.


[3] Cf supra.


[4] Marcela Iacub et Hervé le Bras. Homo mulieri lupus ? Les temps modernes, n° 623, février 2003. L’article est consultable sur le site masculiniste La cause des hommes à l’adresse

http://www.la-cause-des-hommes.com/spip.php?article203


[5] On peut par exemple la trouver dans les propos de Françoise Brié, responsable d’une association accueillant des femmes victimes de violence conjugale (site internet de Libération.fr - 2/10/08), ou encore sous la plume d’Ignacio Ramonet, directeur du Monde Diplomatique (Violences mâles - juillet 2004) http://www.monde-diplomatique.fr/2004/07/RAMONET/11299 .


[6] Mettre fin à la violence contre les femmes, un combat pour aujourd’hui, page 15. Téléchargeable à l’adresse : https://www.amnesty.org/download/Documents/88000/act770012004fr.pdf


[7] Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, Violence domestique à l’encontre des femmes, Recommandation 1582 adoptée le 27 septembre 2002. Disponible ainsi que les rapports sur

https://assembly.coe.int/nw/xml/XRef/Xref-XML2HTML-FR.asp?fileid=17055&lang=FR


[8] Doc. 9525, rapport de la commission sur l’égalité des chances pour les femmes et les hommes, rapporteuse: Mme Keltošová


[9] Maryse Jaspard, Les violences contre les femmes. Coll repères, La Découverte, 2005, page 46.



Retrouvez (bientôt) les 6 posts extraits de mon article Violence conjugale : des idées reçues qui parasitent le positionnement professionnel, paru dans la Revue Française de Service Social, n°239, 4ème trimestre 2010 :

Déjà publiés :


Idée fausse 1 : "Toute violence au sein du couple est de la violence conjugale…"

www.protections-critiques.org/violence-conjugale-idée-fausse-toute-violence-au-sein-du-couple


Idée fausse 2 : "Violence conjugale égale violence faite aux femmes…"

www.protections-critiques.org/idee-fausse-violence-conjugale-egale-violence-faite-aux-femmes


Idée fausse 3 : « 10% des femmes sont battues »

www.protections-critiques.org/idee-fausse-10-pour-cent-des-femmes-sont-battues




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